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Salut ! Je voudrais vous présenter une technique qui sert à :

  • Garder l’attention des auditeurs tout au long de l’œuvre ;
  • Éviter de les ennuyer avec une musique trop plate ;
  • Et ne pas les larguer à cause d’une idée très complexe et difficilement compréhensible. (Ça c’est l’erreur qu’on fait souvent quand on compose une musique expérimentale ou progressive.)

Je me présente : Clément San Martin, auteur du livre Le petit manuel du compositeur inspiré

Je voulais avant tout remercier Damien pour le temps qu’il prend à partager son savoir avec nous tous. Pour le coup, je suis assez fier de vous écrire sur son blog et faire partie de l’aventure ! 🙂

Flow composition

Alors ! Cette technique est solidement fondée sur un concept de psychologie qui a été développé par Mihaly Csikszentmihalyi. (Je vous laisse deviner comment prononcer son nom)

Mihaly est un ancien directeur du département de psychologie de l’Université de Chicago et du département de sociologie et d’anthropologie du Lake Forrest College. Il a travaillé sur le bonheur, la créativité et le bien-être subjectif. Je vous recommande de lire ses travaux qui sont d’une extrême richesse. Bref, Mihaly est surtout connu pour être l’architecte de la notion de flow.

La technique dont je parle est basée sur cette notion. Le flow.

Mais qu’est-ce que c’est le flow ?

Eh bien, le flow c’est un concept qui désigne l’état mental atteint par une personne lorsqu’elle est complètement absorbée par ce qu’elle fait. C’est un état dans lequel tout “coule” avec fluidité mais où on a assez à faire pour ne pas s’ennuyer. Dans les traductions françaises des livres de Csikszentmihalyi, on trouve l’appellation d’expérience optimale.

On peut dire que l’expérience optimale se situe entre la frustration et l’ennui. Si l’expérience que propose votre musique est trop difficile à comprendre, on ne vous suit plus et on est frustré. Il n’y a qu’à regarder les commentaires sous cette vidéo de free jazz. On devine avec la note que c’est excellent, mais c’est tellement inaccessible aux oreilles non habituées… Entre nous, c’est comme ça qu’on devient un “artiste maudit”.

Moi perso, je trouve cette impro excellente. Mais je peux très bien comprendre que cette vidéo puisse étonner sinon faire sourire…

De la même manière, In C de Terry Riley peut très très vite devenir ennuyante et saouler tellement cette œuvre se répète. Pourtant, même topo : la note de la vidéo nous montre bien qu’il y a un réel intérêt à l’écouter.

Mais alors, pourquoi est-ce que ça pose problème pour certains auditeurs ?

Disons-le directement : on est paumé dans ces musiques ! Mais ce n’est qu’une fois qu’on comprend le principe de ces musiques que tout de suite on les écoute autrement.

Pour la musique minimaliste de Terry Riley, si vous savez :

  • que la partition est uniquement composée de 53 phrases musicales, ou riffs,
  • que les musiciens doivent jouer chacun de ces motifs, et le répéter autant de fois qu’ils le veulent avant de passer au motif suivant,
  • et qu’il n’y a aucune contrainte sur le nombre minimal ou maximal de répétitions,

alors vous avez déjà toute une autre dimension de l’œuvre à écouter. Vous devenez d’un coup beaucoup plus susceptible de prendre plaisir à l’écouter.

Pour l’impro free jazz d’Ornette Coleman, si vous comprenez :

  • qu’il est inutile d’analyser cette œuvre avec les moyens habituels,
  • qu’il ne faut pas chercher de beat ou de thème particulier parce qu’il ne viendra jamais,
  • que c’est comparable au brouhaha d’une foule incontrôlable, d’une discussion libre entre les musiciens,
  • que pour l’apprécier il faut pratiquer ce que Pierre Schaeffer appelle l’écoute passive qui consiste à laisser les sons venir à soi sans les juger,

alors vous avez compris l’essence même du free jazz. Et encore une fois vous devenez d’un coup beaucoup plus susceptible de prendre plaisir à l’écouter.

À ce stade, vous avez sûrement réalisé que l’expérience optimale ne peut advenir pour tout le monde en même temps. Et qu’une œuvre est (dé)plaisante selon le niveau d’expérience et de connaissance de l’auditeur.

Pour Mihaly Csikszentmihalyi, ce n’est pas la seule condition pour atteindre l’état de flow. Il y a 3 caractéristiques essentielles pour que l’expérience optimale puisse arriver. Voici ces 3 propriétés adaptées à la musique :

  1. Le but de votre compo est clair : les attentes et les règles d’écoute (liées au genre de votre musique) sont perçues correctement et l’objectif fixé est atteignable avec les compétences de l’auditeur. Par exemple : comprendre l’objectif de Terry Riley dans sa musique, ou encore comprendre le but du free jazz.
  2. Équilibre entre la difficulté de l’écoute et les compétences de l’auditeur (l’écoute n’est ni trop facile ni trop difficile, elle constitue un défi motivant)
  3. L’écoute est en soi source de satisfaction (elle n’est donc pas perçue comme une corvée)

Nous, on va se servir de cette base psychologique pour l’appliquer à votre musique. Notre but c’est qu’un maximum de personnes puisse comprendre et apprécier votre art.

Comment utiliser cette connaissance dans votre musique

Lorsqu’on écoute votre morceau, comment faire pour que tout coule avec fluidité sans être ennuyant ou frustrant ?

Très concrètement, voici 3 aspects complémentaires d’une seule et même technique :

  1. Surprenez de temps en temps vos auditeurs en jouant sur les codes. Par exemple, vous pouvez jouer sur les cadences :
    Beethoven – Sonate au clair de lune : au lieu de finir simplement et normalement, la conclusion de l’œuvre dure plus de 1min10 ! Alors qu’elle pourrait se résumer à deux ou trois accords avec une cadence parfaite… Dans ce genre de cas, il faut absolument que l’élément musical qui remplace celui attendu soit excellent et satisfasse l’écoute. Sinon, votre surprise sera déplaisante et on tout ce qu’on souhaitera, c’est que votre musique finisse au plus vite !
  2. Complexifiez petit à petit votre développement pour nourrir l’attention. De même, si vous avez trouvé une idée complètement géniale et hyper intéressante mais tellement touffue ou riche qu’elle en est difficile à comprendre d’un coup. Eh bien, décomposez-la et redéveloppez-la progressivement dans votre musique jusqu’à son climax. Si votre idée est vraiment géniale, c’est comme ça que vous créerez des eargasms ! Exemple : The Algorithm – Panic
  3. Évitez de trop répéter les phrases musicales à l’intérieur de vos morceaux. Une bonne base que l’on retrouve souvent dans les musiques sans que ce soit une règle immuable, c’est la règle des 3. C’est-à-dire :
    • A : exposez un thème
    • A’ : répétez-le pour créer une habitude et une attente
    • B : changez-le ou ajoutez un accompagnement pour casser la routine

Voici des exemples d’œuvres qui sont basées sur ce simple principe : Archive – Again, Hans Zimmer Time, Sia Chandelier

Voilà ! Mieux qu’éviter d’écrire une musique  déplaisante, vous connaissez maintenant 3 méthodes pour accrocher l’auditeur et lui procurer une super expérience d’écoute !

Mais ce n’est pas tout.

Si le sujet vous intéresse, voici comment aller plus loin :

J’organise très bientôt une conférence sur l’art de trouver une suite à une idée musicale. Je parle de tout ce qu’il faut savoir pour construire une œuvre mieux structurée et plus cohérente. J’y aborde la notion de flow, j’approfondis la règle des 3 ainsi que d’autres techniques du même niveau pour concevoir un univers artistique qui a du sens. Si ça vous intéresse, je vous propose d’assister à cette conférence en cliquant ici !

Merci d’avoir lu cet article ! Et à bientôt !

Clément, du blog lecompositeur.fr